Louise Browaeys : “Revenir à la culture Punk, c’est revendiquer une cuisine alternative qui respecte la planète et la diversité”

Louise Browaeys est auteure, ingénieur agronome, permacultrice… et vient de publier Le Régime de Santé Planétaire et Petit manuel de Cuisine Punk, qui rappellent que notre santé et celle de la planète sont intimement liées.
Louise Browaeys

Louise Browaeys travaille la terre comme les mots. Elle signe en cette fin d’année trois ouvrages de référence, Le Régime de Santé Planétaire, un Petit manuel de Cuisine Punk et une fable éco-féministe, La Dislocation. Discussion autour de sujets qui nous sont chers : l’alimentation, l’écologie et le féminisme.

Tu es auteure, permacultrice, ingénieure agronome, experte RSE…Tu sembles être sur plusieurs fronts et passionnée par différents domaines, peux-tu nous parler de ton parcours ?

Je suis née à côté de Nantes au bord de la Loire, où mes parents sont pépiniéristes. Donc j’ai tout de suite été dans le grand bain du végétal ! J’ai grandi entre un jardin et une bibliothèque, et mes parents m’ont transmis cet amour du jardinage et de la nature. 

permaculture

J’ai fait des études d’agronomie [ à l’AgroParis tech ] et j’ai d’abord travaillé dans l’agriculture biologique. J’ai ensuite découvert le monde des organisations et j’ai travaillé dans la RSE pendant des années. J’ai fait le lien entre une approche “organique” de l’agriculture, et une approche “organique” des organisations, à travers  la permaculture humaine en particulier. 

Je suis à mon compte depuis trois ans maintenant, et je travaille sur ce que j’appelle les trois écologies : écologie intérieure, écologie relationnelle, écologie environnementale. 

C’est toi qui a théorisé ces trois écologies ?

Pas vraiment, il y a beaucoup de gens qui s’en réclament aujourd’hui ! À la base, c’est du philosophe Félix Guattari. L’écologie intérieure renvoie au discernement et à la singularité, l’écologie relationnelle concerne le lien à l’autre, l’écologie environnementale c’est l’impact qu’on a sur le paysage.

Louise Browaeys
Atelier Permaculture & cuisine lors du Social Fest 2019 au Ground Control

J’ai commencé à écrire dès l’âge de 12 ans, et je savais que l’écriture allait aussi être quelque chose d’important dans ma vie. J’ai d’abord publié des essais sur la permaculture et l’écologie. Puis j’ai écrit des livres de recettes.

Tu viens de publier un livre co-écrit avec Hélène Schernberg, Le Régime de Santé Planétaire aux éditions La Plage. Vous recommandez de modifier le contenu de nos assiettes, pour notre santé et l’environnement d’ici 2050. Peux-tu nous en dire plus ?

Pour Le Régime de Santé planétaire, nous sommes parties d’une étude scientifique qui s’appelle EAT-Lancet Report, et qui explique ce qu’il va dorénavant falloir manger pour notre santé et celle de la planète. Le lien entre  les deux est assez facile à comprendre ! La préface est de Walter Willet, qui est un médecin américain et chercheur en nutrition à l’Université Harvard. 

Cette étude, on l’a vraiment décortiquée ! L’idée c’était de traduire un propos scientifique et sérieux, en recettes, en gestes, en nouvelles postures. On a parlé de la transition alimentaire, donné des chiffres, des recommandations… 

Augmenter la part de protéines végétales dans nos assiettes, c’est la base. Mais il faudrait aussi revoir nos matières grasses, développer le cru, le fermenté, et la diversité de ce qu’il y a dans nos assiettes.

Moi j’ai deux marottes. La première, c’est le plaisir. “Le plaisir est une forme de production” dit Bill Mollison, l’un des fondateurs de la permaculture. Et pour moi le plaisir en cuisine est aussi très important. La deuxième, c’est accepter les échecs. Dans le livre, on propose des recettes très faciles à faire. Car voir sur Instagram les gens qui réussissent à tous les coups, ça peut être décourageant. Et ça pour le coup, c’est un changement de posture, donc cela concerne l’écologie intérieure.

Le régime de santé planétaire
Comment manger durable d’ici 2050 ?

Ce livre, Hélène Schernberg et moi en sommes très fières, car on y a beaucoup travaillé. Avec Je cuisine écolo aux éditions Larousse, ce sont les deux livres de recettes dont je suis le plus heureuse !

Quelles sont les recommandations phares du régime de santé planétaire ?

J’essaie de ne pas tourner les choses de façon négative. Au sujet de la viande : il y a beaucoup d’injonctions négatives, donc il faut faire attention. Les recommandations sont les titres de nos chapitres :

  • consommer plus de fruits et légumes
  • diminuer la viande et le poisson et surtout mieux les choisir
  • redécouvrir les céréales complètes, consommer plus de légumineuses, plus d’oléagineux
  • remplacer les oeufs ajoutés
  • réduire sa consommation de lait et produits laitiers
  • éliminer les sucres ajoutés, bien choisir les matières grasses et les produits transformés
  • privilégier les produits locaux et de saison
  • privilégier les modes de production durable
  • réduire ses déchets et le gaspillage en cuisine (réutiliser les restes, manger les fanes..). 

Et on a aussi présenté le top 15 des aliments sains et le top 50 des aliments de demain. Pour ces aliments de demain, on est partie d’une autre étude particulièrement intéressante de WWF et Knorr, qui a sélectionné ceux qui ont un moindre impact écologique, de bonnes caractéristiques nutritionnelles, qui sont accessibles, qui ont du goût, et qui sont acceptés par les consommateur.rice.s. 

Quels sont les freins à l’heure actuelle à ce régime planétaire ?

C’est la connaissance ! Les gens associent la cuisine végétale à une cuisine ennuyeuse et pas très bonne, car ils ne la connaissent pas. Que fait-on face à un paquet de lentilles ? Pour moi c’est ça le frein. Car quand tu sais cuisiner ça, à l’indienne ou à l’italienne, ou comme au  Moyen-Orient, avec de bonnes huiles, des épices, des herbes, des couleurs, c’est très bon. II y a un problème de méconnaissance de la façon de cuisiner végétarien, pour que ce soit à la fois appétissant, bon et sain. 

Quand on dit régime “planétaire”, on s’adresse à des populations européennes ou c’est quelque chose qu’on peut appliquer partout dans le monde ?

On a essayé d’être large quand on parle des objectifs. Ce sont des recommandations qui peuvent être généralisées. On parle plutôt des produits qui viennent de notre terroir, mais tous les grands thèmes que je viens d’aborder sont transposables dans les pays très industrialisés, où règne la junk food.

Dans certains pays moins industrialisés, diminuer la consommation de viande n’a pas de sens pour certaines populations, car elles n’en mangent déjà pas tant que ça. Il faut toujours prendre en considération les conditions pédo-climatiques, les cultures, les usages, les besoins, les ressources… Il faudrait pouvoir adapter ces recommandations à chaque pays. Le livre s’adresse plutôt à un contexte européen. 

On associe souvent l’agriculture locale et l’agriculture écologique. Nous parlions de ce retour à la localité avec Bastien Beaufort, le directeur de Guayapi (une marque qui valorise des aliments issus de cueillettes sauvages dans des forêts analogues en Amazonie et au Sri-Lanka). Selon lui, on peut aussi avoir une alimentation écologique avec des aliments qui viennent de loin, dans la mesure où leur mode de production permet de séquestrer du carbone, compenser leur transport, et collaborer avec des petit.e.s producteur.rice.s.

Je ne me permettrais pas de juger ce projet que je ne connais pas. Oui, il ne faut pas se couper de certains aliments qui viennent de loin et qu’on ne peut pas produire ici. 

Evidemment, il y a des aliments qui viennent de loin et qui sont prioritaires : café, cacao, épices… Comme on ne peut pas les cultiver ici, il faut particulièrement travailler sur ces filières, pour qu’elles soient équitables.

Mais acheter des kiwis qui viennent de Nouvelle-Zélande alors qu’on en a en France, ça paraît aberrant. Concernant le quinoa, il y a des endroits où c’est cultivé et vendu de façon juste, mais il y a aussi des endroits où il y a de grosses dérives, où ça déséquilibre les sols et l’économie des familles, car tout à coup ça devient une culture d’exportations et les locaux délaissent leur agriculture vivrière. C’est ce qu’expliquent Marcel Mazoyer et Laurence Roudart dans Histoire des agricultures du monde, un très beau livre ! 

Pour revenir au quinoa, on en cultive en France, en région Angevine. Je crois que je préfère consommer un quinoa local plutôt qu’un quinoa qui vient de loin. C’est intéressant de goûter, de tester de nouveaux aliments… Mais pour certains produits en masse, non. Je pense aux bananes par exemple, aux pollutions que cela crée sur place et aux transports que cela occasionne. 

quinoa france
Le quinoa d’Anjou est cultivé depuis dix ans

On parle beaucoup de supers aliments, mais ils ne viennent pas forcément de loin ! Je me souviens avoir étudié en nutrition le cassis, le pruneau, tous les supers aliments qu’on a ici ! On pourrait se passer de chocolat mais alors on toucherait directement le principe du plaisir en cuisine !

Dans le Régime de Santé Planétaire, tu proposes des applications concrètes avec plein d’idées de recettes. Tu as déjà publié une quinzaine de livres de recettes d’ailleurs, dont un qui vient aussi tout juste de sortir sur la Cuisine Punk aux éditions Terre Vivante. Qu’est-ce que la cuisine Punk ? 

Au sujet de ce Petit manuel de cuisine Punk : il s’agissait de prendre un nouvel angle d’attaque pour parler encore de cuisine alternative, plus végétale, plus équitable, plus saine…

Petit manuel de cuisine Punk
Une playlist de recettes éthiques et rebelles

On pourrait penser que la cuisine punk c’est manger de la bière et des croquettes, mais non, c’est revenir à la culture Punk. C’est-à-dire revendiquer une cuisine alternative, et ne plus être dans le côté un peu “féminin”, “instagrammable”. On a parlé des aliments anti-capitalistes, le cru, le pourri… 

Il y a un article scientifique sur la cuisine Punk, qui parle du cru et du pourri, donc du cru et du fermenté. Il y a différents aspects : rejeter le consumérisme, la domination de l’agro-industrie, des marques, faire de la récup, respecter la planète, célébrer la diversité, faire des économies… 

Il y a une certaine beauté dans tout ça. Et aussi un côté très décalé : par exemple quand tu fais fermenter tes yaourts d’avoine sur son radiateur. 

Et quelle place occupe la cuisine dans ta vie ? Qui t’y a initiée ?

C’est ma maman. Il y a des recettes familiales dans mes livres ! J’ai toujours adoré la cuisine, je recopiais tout dans mon carnet de recettes : des recettes de ma mère, des recettes de ma grand-mère que je n’ai pas connue, de ma grande tante, de ma grand-mère paternelle, des recettes de la maman de mon premier copain…

Toute cette altérité féminine est restée, ça s’est fait beaucoup par les femmes. Mais tout ça est en train de changer, de plus en plus d’hommes cuisinent. D’ailleurs j’ai aussi des recettes de mon grand-père et son fameux riz au lait !

C’est ça qui est bien dans tes livres, ce n’est pas trop genré…

Non c’est vrai que ça, ça m’est insupportable. Pour ma part j’ai beaucoup d’activités, j’ai un enfant, je n’ai pas envie de passer ne serait-ce qu’une heure par jour en cuisine.

Ce que je propose et ce dont je parle, c’est de la cuisine facile à faire, qui se prépare la veille, ou tu utilises des restes pour faire quelque chose très vite, très bien, très bon ! Pas envie d’y passer la journée !

Tu signes aussi en cette rentrée un premier roman chez Harper Collins, La dislocation, décrit comme une « fable éco-féministe ». Pour toi comment ces deux combats, l’écologie et le féminisme, sont-ils liés ?

C’est une question large et délicate. Il y a plusieurs éco-féminismes et une pluralité de façons d’être éco-féminniste. C’est assez difficile d’en parler comme ça, théoriquement. 

Disons qu’il s’agit de rapprocher ces deux combats, l’écologie et le féminisme, en faisant un parallèle entre l’oppression qu’a subi la femme à travers les siècles, et l’oppression et la violence qu’on fait subir à la planète et à la terre.

Il y a la pensée absolument passionnante de Françoise D’Eaubonne, qui est une philosophe française qu’on a quasiment oubliée. Elle dit que tout ça commence au Néolithique, lorsque les hommes ont pris le contrôle à la fois de la fertilité des sols et de la fécondité des femmes. C’est à partir de ce moment-là qu’on entre dans dix mille ans de capitalisme, de dominations, d’appropriations, de violences.

Ce qui m’intéresse aussi, c’est le concept de “réappropriation”, avec le mouvement Reclaim aux Etats-Unis par exemple, dont parle notamment Emilie Hache dans son recueil de textes éco-féministes qui porte ce nom là [ Reclaim ]. Comment aujourd’hui les femmes se réapproprient le féminisme et la façon d’être femme ? Elle disent : maintenant c’est nous qui allons décider de ce que nous voulons, et nous allons nous reconnecter à notre propre puissance intérieure. 

Comment sortir de tout ce qu’on a projeté sur nous, comment on se réapproprie une façon d’être femme, feministe, humaine sur terre. Et d’ailleurs ça concerne tout autant les hommes. Le sujet sousjacent, c’est plutôt comment chaque homme et chaque femme cultivent en eux à la fois les principes masculin et le féminin et comment ils se réunissent dans l’amour. C’est pour ça que ça concerne à la fois les hommes et les femmes. Comment moi en tant que femme je vais cultiver mon principe masculin, pour pouvoir mieux accuellir le principe féminin ?

Tu es en train de finir un deuxième roman, est-il aussi écrit dans une perspective écologique ?

Je n’ai pas vraiment de message dans mes romans, et c’est ça qui est libérateur justement, par rapport à l’écriture d’essais, qui est plus cérébrale et didactique. Le roman, ça s’écrit avec le coeur et avec le corps. Tu es vraiment dans la liberté et dans la nuance. Tu peux aussi faire campagne contre toi-même, avec la diversité de discours de tes personnages. 

Mais c’est vrai que je ne peux pas m’empêcher de situer des scènes et de poser des questions en lien avec l’écologie.

Quels sont tes projets à venir ?

J’ai commencé un autre projet, qui sont des fragments, c’est un projet plus en lien avec la poésie et que j’ai appelé “Verdures”. Ce mois-ci sort aussi chez Rustica un grand livre collectif sur l’autonomie auquel j’ai participé, dans la partie “autonomie au travail”.

Et j’ai envie d’écrire un livre sur le sexe et l’amour. C’est un grand sujet, j’ai envie de bien le traiter, de prendre le temps, de partir recueillir des témoignages !

Portrait © Matthieu Brillard

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